3é èpisode de la "nouvelle"
J’errais et le soleil finissait sa course illuminant le boulevard Légitimus une dernière fois. Quelques heures plus tôt, marchandes et parasols multicolores formaient un paysage fleuri, qui ornait ma divine maîtresse. Avec le crépuscule , le paysage fanait à mesure que se refermaient les parasols, comme autant de pétales rougeoyants tombant nonchalamment sous l’effet du souffle amoureux des alizés.
Tout n’était que paix. Je me sentais d’humeur bucolique. Les premiers lampadaires hésitants paraissaient lucioles, donnant par à-coups un bref aperçu de l’obscurité mystique et rassurante d’un Pointe-à-Pitre « by night ». Plus tard, les prostituées gazouilleraient le long de la rue Achille René-Boisneuf, interpellant les premiers rapaces nocturnes de « psiiiit » envoûtants.
Ma tendre maîtresse revêtait ses habits noirs, habits qui ne m’étaient plus destinés. Il était temps que je cède la place à mes concurrents nocturnes: taggeurs, voleurs, époux infidèles, flics en civil, et quelques jeunes traînant en quête de bokits sur la Place de la Victoire. Je décidai donc de m’effacer face à cette faune nocturne, qui malgré mes soupirs suppliants séduisaient chaque soir ma ville chérie. Et comme chaque soir, l’impression d’être cocu m’envahissait, et je rentrais chez moi, triste et espérant en l’aube prochaine.
J’arrivais près de la gare routière. Le dernier bus, celui de 21h30, était prêt au départ. Un bourdonnement sourd et rythmé s’en échappait. A mesure que je m’en approchais je pouvais distinguer qu’il s’agissait du dernier zouk à la mode. Un jeune homme suppliant hululait des mots d’amours d’un commun assommant. Je préférait encore le bourdonnement d’il y à 100 mètres.
Pestant contre l’exiguïté spatiale et culturelle de ce bus, je m’installais tant bien que mal. Le chauffeur habitué à ce salut quotidien me répondait d’un sourire narquois. « Couyon! » pensais-je comme chaque soir.
C’est alors qu’elle fit son entrée, tant dans ce bus minable que dans mon existence qui sans être minable n’en était pas pour autant palpitante.
Et ce fût, comme à son habitude, et cela j’en ferai l’expérience de nombreuses fois par la suite, une apparition.
Rien à voir toutefois avec sa somptueuse entrée dans le bar. Non. Il s’agissait plutôt de quelque chose de plus dramatique, de moins fantasmagorique. Épuisée, perdue, voir choquée, presque survivante, elle me rappelait la photo de cette petite cambodgienne engloutie par les flammes de napalm.
La voyant ainsi, j’imaginais le pire, et me préparais déjà à porter secours à cette « damoiselle en détresse ».
Et alors que le bus quittait la gare routière, je décidai de m’enquérir de ses possibles mésaventures.
« Çà va? ».
Ce furent les premiers mots que je lui adressais. Avec le temps, j’ai fini par me dire qu’une relation qui débute sur des mots aussi communs ne pouvait que connaître une fin tragique ou pathétique, selon l’humeur.
Sa réponse fut l’illustration de l’orgueil de la femme antillaise: un « oui » sec, suivit d’un « koud’zyé » magistral, un regard me détaillant de la tête au pied mêlant à la fois colère, orgueil et mépris.
Je mentirais si je parlais de coup de foudre.
Elle était belle, vêtue sobrement, mais avec un brin de charme et de sensualité. Un tee-shirt, avec un décolleté léger suggérait la générosité de ses seins, et découvrait un nombril timide; une jupe longue moulante mais loin d‘être vulgaire. En somme: sexy mais pudique. Pas de quoi rameuter les charognards Pointois qui arpentent de janvier à St Sylvestre une ville qui pour eux n’était qu’un simple territoire dédié à la chasse.
Belle donc, charmante même. Mais ce premier contact, où elle me montrais l’antillaise en elle, ne me séduit absolument pas.
Toutefois, j’insistai. Déjà notre relation semblait s’inscrire dans le manége malsain du rapport de force. M’en apercevoir à cet instant, ou en tout cas l’admettre m’aurait été salutaire. Je dois être masochiste à mes heures perdues.
C’est étrange, si je me rappelle avec une exactitude rare du décor du bus, de sa tenue, des successifs sanglots des zoukeurs s’échappant d’une radio tuberculeuse; je serais incapable de me remémorer les détails de notre conversation.
Disons qu’à force d‘efforts (allez savoir pourquoi d’ailleurs) et de sourires, je parvint à amorcer l’esquisse d’un échange, qui après 45 minutes déboucha sur l’échange de nos numéros.
La messe était dite, et mon destin scellé. (à suivre).
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