la suite de la nouvelle
Les semaines passaient, et je continuais à me répandre en temps perdu. Je végétais. De temps à autres, je faisais partager mes lumières philosophiques à quelque prétendant bachelier en quête du mode d'emploi de la mort. Las de leur ressasser cette rengaine "philosopher c'est apprendre à mourir", je pensais sérieusement à leur faire expérimenter la mort afin qu'il apprennent enfin à philosopher. J'imaginais aussi des sujets du type: "Critique kantienne du poison pur", ou une analyse platonicienne des "mites dans le caveau". Rapidement je compris que cet humour passait 6 pieds en dessous de pas mal de personnes. Alors je me résignai à mettre un terme à ma seule source de revenus. Il subsistait en moi une voix malicieuse et terrible, qui malgré ces circonvolutions intellectuelles, me ramenait à cette rencontre. Son souvenir était tapi dans mon maquis mémoriel, près à me sauter au coeur dès que je baissais ma garde. Il suffisait que je me laisse aller à mes élans romantiques pour qu'elle surgisse. Telle une bête vidée de son cens, mon coeur était tributaire d'un sourire prédateur. Tempête dans mon crâne. Une torture, un tempo tonitruant, mon âme triturée par de tristes trémolos. Sapristi! ma raison tourneboulée, tournée en ridicule par un coeur zébulon, traître tenté par ce téléphone. Tournicoti tournicota, sans plus tortiller du citron, je tentai ma chance. Comme las de multiples allitérations, je m'alitai, me tu, luttant pour m'alléger l'esprit, et titubant, dans un élan d'aliénation, je l'appelai. La voix qui s'échappait de mon Nokia dernier cri, m'invitait à laisser un message après un bip sonore sarcastique. Même la technologie avait décidé de se foutre de ma gueule. Je balbutiai quelques mots inaudibles mais solennels, plus près des derniers mots d'un ministre agonisant, que d'une invitation à sortir. Mais qu'importe! J'avais franchi le pas il ne me restait plus qu'à attendre. Et la réponse se fit attendre. Elle n'aurait pas été Elle, si la réponse ne s'était pas faite attendre. Entre temps, je décidai de me consacrer à un petit jeu que j'avais découvert par hasard. Il s'agissait de suivre une inconnue dans les dédales de Pointe-à-Pitre, jusqu'à son lieu d'arrivée, ou jusqu'à ce que mon petit manège (malsain je le reconnais) soit découvert. Peu de temps avant cette rencontre, j'avais suivi une petite libanaise dans toute la ville. 1m62 environ, 65 kilos mouillée. A son port, je savais qu'elle était née bercée par les "sexy viens me voir" de mes congénères masculins. Elle avait le regard hautain, le menton droit, et une hyper lordose lombaire qui accentuait des formes qu'elle avait déjà étonnement généreuses. "On ti manzél ka fé dièz", comme l'aurait dit avec dédain l'un de mes nombreux et non moins "filozof" compagnons de galère. Cette fierté, cet orgueil, on ne l'acquiert qu'à l'épreuve des interpellations des "malmakés" de la rue Frébault. En fait, la rue entière était le lieu d'une espèce de rituel initiatique pour les jeunes guadeloupéennes. L'entrée de la rue était gardée par deux groupuscules. A gauche, les rastas vendeurs d'encens. Résidu partisan d'un hypothétique retour en Afrique, de l'anéantissement prochain de Babylone et de ses Batyboys; mais fins connaisseurs des variations du RMI et du model capitaliste de réussite à la Tony Montana. Dreadlocks, Reggae, ganja, chaînes forçat avec médaillon et bracelets en or, débardeur isotherme et short trois quart, cuisine végétarienne, Suzuki et vin-blanc-rhum-sans-plomb. Nous sommes tous frères, et la "ptite-soeur-sexy" en dos nu devrait venir prier Jah ce week-end dans la forêt. A droite, les "boug-a-tress", distribuant de janvier à Saint-Sylvestre, les flyers de telle ou telle soirée "brand-new", hardant militants de la consumation des Bamboklats et autres Batyboys. Résultats aberrant du métissage entre rêve américain et réalité d'une Guadeloupe exsangue: une lignée de Tony Montana RMIstes . Tresses, Gangsta-rap, ganja, chaînes forçat avec médaillon et bracelets en or, débardeur isotherme et bagghi, KFC ou bokits, Suzuki et vin-blanc-rhum-sans-plomb. Nous sommes tous des ghetto-youths, et la sexy au dos nu, devrait passer ce week-end à la piscine party à St-François. Ainsi donc s'enfonçaient elles dans la rue Frébault sous les élans de convoitise de ces deux clans. Ne pas se retourner. Ne pas sourire. Ne pas lâcher non plus un "tchiip" désobligeant. Toujours marcher, la tête haute, le pas déterminé. Ma petite libanaise semblait dominer l'épreuve. Chacun de ses pas était une invitation à la suivre. Je la suivais donc, comme attiré par son subtil roulement de rein. Le regard perdu dans le balancement de ses hanches, je voyageai. Mes sens étaient cet îlot perdu au milieu d'un océan d'érotisme. Ce petit corps flirtait avec l'infini. Je contemplais, elle avançait. De ce pas rapide, décidé, mais tellement sensuel, naissait une démarche chaloupée et saccadée. Elle était une vague tendre et farouche. Il me semblait que chacun de ses pas s'annonçait avec force et langueur. Puis comme pour titiller un peu plus mes sens déjà affolés, ils s'écrasaient violemment sur la plage d'un désir me dominant peu à peu, avant de s'en aller lentement, m'attirant vers elle et emportant comme autant de grains de sable un peu de ma raison. J'étais un îlot, elle la mer, et sans qu'elle puisse y changer grand chose, (en était elle même consciente?), elle jouait le jeu de séduction auquel se livre depuis le Commencement la mer et les femmes envers les pauvres îlots que nous sommes. Je n'avais jamais tant attendu qu'une tempête me passe dessus. J'en tremblais, espérant qu'un raz de marée charnel me submerge. A mesure que cette filature s'éternisait, je souhaitais me répandre en elle, en une infinitude de grains de sables. Ainsi que la mer et l'îlot, lorsque avec fracas la vague s'abat sur la rive, mêlant ainsi eau et sable, chair et sang. Mais tant il est vrai que la mer ne flirte pas consciemment avec tout ces petits bouts de monde, elle ne savait rien de mon emportement. En cette rue Frébault, alors qu'elle arpentait fièrement le trottoir, de sordides considérations naissaient en moi. Comme pour me donner l'occasion de mettre en exécution mes noirs desseins, elle s'enfonça dans un ruelle glauque et déserte. C'est fou comme il y a toujours une ruelle de ce type quand on prépare un sale coup. Elle s'arrêta. Je l'accostai. Nous échangeâmes quelques mots, et elle lu la menace de mon regard. Sa bouche s'entrouvrit, et ma paluche s'abattit sur elle, et étouffa un "au secours" plein de détresse. Le temps s'était arrêté. Une larme, une supplication, une autre larme, une gifle, elle éclate en sanglots. Lentement, je m'approchai de son cou, déposai y déposai un baiser acide, avant d'esquisser un sourire malsain. J'vais plaqué ses épaules au mur. D'une main je l'empêchais de crier, de l'autre je prévenais toute tentative de mouvement. J'étais maintenant si proche d'elle que je voyais son âme affolée se répandre en supplications, me porter des coups mortels, me harceler de "pourquoi" désespérés. Et au creux de l'oreille, je lui susurrai doucement "tu le sauras bientôt". Rendue muette de stupéfaction et de peur, elle ne senti même pas ma main passer de sa bouche à ses seins avant que je ne disparaisse aussi magistralement qu'elle arpentait la rue Frébault.
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